Olivier Gabet

« le Musée des Arts décoratifs défend le graphisme depuis 150 ans »

 

Lieu fédérateur du Graphic Design Festival Paris, le Musée des Arts décoratifs accueillera pendant 2 semaines une sélection d’expositions. Nous avons souhaité donner la parole à Olivier Gabet, directeur des musées depuis 2013. Il nous présente le département graphisme de la Maison, nous livre sa vision de la scène contemporaine du design graphique et nous explique pourquoi les Arts Décoratifs accueillent la première édition du Graphic Design Festival….

GRAPHIC DESIGN FESTIVAL PARIS

Quelle est la place du graphisme au Musée des Arts décoratifs ? Pouvez-vous nous présenter brièvement la collection de l’institution ?

Olivier Gabet

Il faut rappeler que la Bibliothèque des Arts décoratifs a été fondée en 1864. Dès ses débuts, elle a recueilli un certain nombre de documents tous azimuts. Puis, peu à peu, elle s'est aussi intéressée à la question de la typographie, de l'ornement et des ephemera, c'est-à-dire tous les petits documents d'époque, les invitations, les buvards publicitaires, les étiquettes, etc. Au même moment on note aussi une affichomanie dans les cercles autour du Musée des Arts décoratifs, dès la fin du XIXe et le début du XXe siècle, qui permet de constituer très tôt une collection importante d'affiches. L’art de l’affiche correspondait bien à la mission première du Musée des Arts décoratifs qui est de montrer et de défendre le beau dans l'utile. Au fil des décennies, cette collection s’est transformée en un véritable musée de la publicité.

Il y a donc une tradition du graphisme très ancienne au Musée des Arts décoratifs. Beaucoup d'expositions autour du graphisme stricto sensu sont organisées, comme la rétrospective Philippe Apeloig en 2013, mais d’autres sur des sujets monographiques ou pluridisciplinaires accordent de l’importance au graphisme, comme celles sur Roger Tallon ou sur le Bauhaus. En 2017, il y en aura deux autres, la première consacrée aux acquisitions menées depuis dix ans, et la seconde sur l'Alliance graphique internationale. Nous avons une collection de plusieurs dizaines de milliers d'items, tant historiques qu‘extrêmement contemporains puisqu'il y a maintenant une prospection quasi systématique auprès des graphistes français. La collection s’est également ouverte sur l’international grâce, notamment, à la politique menée par Amélie Gastaut, l'une des deux conservatrices de ce département. Il y a aujourd'hui une prospection très forte vers l'Asie. Nous avons un très beau fonds coréen, donné à l'occasion de l'exposition faite il y a un an et demi pour la saison coréenne en France. Mais nous avons aussi une collection japonaise contemporaine très importante.

L'élargissement du champ du graphisme et des typologies est considérable : le graphisme ne concerne plus seulement la typographie ou le support écrit. Nous avons pu le voir, par exemple, lors de l’exposition French Touch, en 2013, qui explorait le rapport entre le graphisme, la musique et la vidéo. On a donc beaucoup d'objets graphiques au-delà du graphisme en tant que tel, c'est-à-dire des objets liés à des développements d'identités institutionnelles, à des campagnes publicitaires, à du packaging, ou au monde de l’édition, etc.

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Vous avez précisé que deux prochaines expositions au Musée des Arts décoratifs seront consacrées au graphisme. Quelle importance souhaitez-vous donner à cette discipline dans les années à venir ?

OG

Je crois que le Musée des Arts décoratifs joue un rôle essentiel dans la défense et dans l’illustration du graphisme en France, par ses collections et ses expositions, et c’est cette ligne qu’il faut continuer et amplifier encore, en la rendant plus visible et plus lisible. Peu de collections ont cette histoire, cette densité, cette profondeur. Le graphisme est ici partout : une campagne de communication, un catalogue édité, une carte de vœux, un carton d’invitation, la signalétique même.

Le musée a la chance rare d‘avoir un département doté de collections riches et incontournables, animé par une équipe dynamique et imaginative. Ce qui est intéressant, c'est que ce département n'est pas seulement dédié au graphisme : il dépasse la question du graphisme pour aller vers la question de l'image, de la publicité, et son usage civique, artistique ou commercial.

Nous préparons aussi une saison sur les années 1960 pour 2018. L’un des éléments sera une exposition dédiée à Roman Cieslewicz, artiste et graphiste crucial pour l’après-guerre. Nous avons reçu un don considérable de Chantal Petit-Cieslewicz, son épouse, lié à son activité de maquettiste-graphiste-artiste.

Enfin, nous sommes également en train de repenser la présentation de nos collections modernes et contemporaines : l'idée, là encore, est de dépasser les simples galeries de design pour faire dialoguer au sein d'un même espace le design, la mode mais aussi le graphisme. Cela permet de rappeler, et ce n’est pas si commun en nos murs, la spécificité du graphisme qui est de dialoguer avec beaucoup d'autres domaines de la création. Je crois que c’est ça qui donne son originalité à l'institution et à la place qu’elle accorde au graphisme.

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Du 24 janvier au 5 février le musée accueillera pour la première fois le Graphic Design Festival, avec 9 cartes blanches qui aborderont la diversité des pratiques de la discipline. De manière générale, selon vous, quel est le dynamisme aujourd'hui de la discipline et est-ce que la France a une place importante ?

OG

La France occupe une place importante dans le monde du graphisme, tant par ses lieux et ses écoles que par ses talents. On relève aujourd’hui la force et le dynamisme du design français en général et il me semble que le design graphique en constitue une dimension majeure. La scène française est ouverte : on voit parmi les graphistes avec lesquels on travaille des origines géographiques très différentes, des cultures très riches, des formations variées et des capacités à absorber un certain nombre de références visuelles ou graphiques extrêmement éclectiques. Je connais un peu moins les autres scènes internationales mais je crois qu'il y a là un talent français incontestable. On peut le voir aussi dans le monde de l'édition ou dans le monde des revues : la plupart du temps, ces revues ou ces livres sont publiés par des maisons françaises et, souvent, par des graphistes français. Il y a une certaine forme d'ébullition et d’émulation. Je suis très sensible au fait de voir, depuis dix ans, émerger un certain nombre de revues ou de magazines. On se pose souvent des questions sur leur économie, sur la façon dont ils peuvent fonctionner, mais ce qui ne pose pas question par contre, c'est la grande qualité artistique et esthétique de ces créations et je crois que cela tient beaucoup à cette scène française.

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Parmi les 9 cartes blanches, deux projets présentés par Azad Collaborative Design Project et T2G - théâtre de Gennevilliers ont été proposés par Amélie Gastaut, conservatrice au Musée, pouvez-vous nous en dire plus sur ces deux expositions ?

OG

Le fait d'accueillir le Graphic Design Festival a été décidé notamment pour des raisons d'amitié et de complicité avec l’association des D'Days, avec qui nous avons tissé de nombreux liens, mais surtout pour rappeler notre propre histoire avec le graphisme. On voit aujourd'hui de plus en plus d’institutions nationales se rappeler que le graphisme est une discipline importante. Au Musée des Arts décoratifs, nous le défendons depuis plus de 150 ans. Nous tenons à montrer qu’il y a un réseau fort de graphistes autour du musée et que nous sommes tout à fait légitimes à être associés à ce type de manifestation. Nos collections prouvent la passion et l’enthousiasme historiques de notre maison pour le graphisme.

Les expositions présentées par Azad Collaborative Design Project et T2G - théâtre de Gennevilliers sont des projets qu'Amélie Gastaut souhaitait présenter depuis quelque temps mais qui étaient compliqués à mettre en œuvre en tant que tels. Nous avons donc profité du Festival pour mener à bien ces deux invitations. L'idée était aussi, en concevant ces deux invitations, de contribuer à cette nouvelle étape du Graphic Design Festival, et de ne pas nous contenter d’être un simple lieu d’accueil. Ce n'est jamais neutre d'accueillir une manifestation comme celle-ci dans un lieu qui a une histoire telle que la nôtre par rapport au graphisme. Nous avons des idées, des envies, une vision des sujets que nous portons, donc l’idée était d’être dans une participation collective.

GDFP 

Vous êtes directeur du Musée des Arts décoratifs depuis septembre 2013, pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

OG

J'ai un parcours que l’on jugera classique. J'ai fait l'Ecole nationale des chartes de Paris, puis l'Institut national du patrimoine. Mon premier poste était en 2002 au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris en tant que conservateur. J’ai ensuite travaillé au Musée d'Orsay pendant trois ans, puis dans l’équipe chargée du Louvre Abu Dhabi de 2008 à 2013, un projet international qui m'a amené à travailler avec Philippe Apeloig sur des questions de signalétique et d'identité visuelle de l'institution. Enfin, j'ai été nommé au Musée des Arts décoratifs, en 2013.

Le fait de me retrouver à la tête d'un musée qui mène une politique dans le domaine du design graphique, et dont les collections sont majeures et les équipes chevronnées, a contribué à déplacer et revoir mon point de vue sur la question du graphisme. Je crois que le graphisme a, aujourd’hui, une importance politique, civique, sociale et économique qui l'ancre totalement dans la réalité de notre société. Il y a peu de pratiques artistiques qui ont une expression aussi immédiate, une utilité civique et politique aussi décisive sur nos quotidiens.

GDFP

D'où vous vient cet intérêt pour les arts décoratifs ?

OG

Je n'aime pas trop les concepts et ce que j'aime dans les arts décoratifs, c'est l'objet et cette appréhension très directe de l'objet. J'adore la peinture, les installations, la vidéo, les photos, etc., là n'est pas la question, mais il y a une sorte d’instinct et de sensualité dans les arts décoratifs que je trouve très poétique, très excitante et très passionnante. Les objets ont une histoire, ils ne voyagent pas du tout de la même façon que d'autres expressions artistiques et si, aujourd'hui, on s'intéresse beaucoup aux dialogues des civilisations, ces dialogues passent par l'écrit et par l'objet parfois plus que par l'architecture, la peinture ou la sculpture. Cela donne un caractère très actuel et très contemporain à ce domaine et c'est pour cela aussi qu'à titre personnel je me suis toujours passionné pour les arts décoratifs.

GDFP

Les récents chiffres de fréquentation sont positifs. Comment se porte le musée ? 

OG

Il se trouve qu’après deux années difficiles en 2014 et 2015, hormis le contexte lié à la situation sécuritaire, toute l'équipe des Arts Décoratifs avait considéré que 2016 devait être une période de sursaut, ambitieuse en termes de programmation et en termes de projets scientifique, culturel et artistique. Ce qui est étonnant et intéressant, c'est que, dans une période avec autant d'incertitudes, le fait qu'une maison comme la nôtre ait de bons chiffres montre aussi que les visiteurs ne boudent pas les institutions culturelles. Ils en ont besoin pour comprendre le monde qui les entoure, pour pouvoir s'émerveiller et apprendre, et peut-être un peu moins dans une forme de consommation désordonnée ou pléthorique.

Je pense aussi que les visiteurs sont aujourd'hui plus sélectifs sur ce qu'ils voient, la qualité prime sur la quantité, c'est donc plutôt encourageant pour le musée. On joue une petite musique singulière par rapport aux autres musées parisiens, ce qui fait, je crois, que les visiteurs ne viennent pas par hasard chez nous. Ça rejoint ce qu'on disait il y a quelques instants sur le graphisme, que notre musée peut offrir des clés à la fois poétiques et sensuelles mais aussi très immédiates et très pragmatiques sur le monde qui nous entoure. C’est sans doute aussi pour cela que la fréquentation de 2016 a été aussi remarquable.

Crédit photo : Chaeyoung Hwang

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