AREP Designlab

Rencontre avec Isabelle Le Saux Directrice du Design et Marion Maurice Chef de Projet Graphisme / Signalétique

 

A l’occasion du Graphic Design Festival, nous interrogeons plusieurs participants et acteurs de l’événement afin de vous présenter leurs travaux, leur univers et leurs expertises. Pour commencer la série, Isabelle Le Saux Directrice du Design et Marion Maurice Chef de Projet Graphisme / Signalétique au sein d’ AREP — bureau d’études pluridisciplinaires — nous présentent leur vision de la signalétique.

GRAPHIC DESIGN FESTIVAL PARIS

Qu’est-ce que AREP ? Comment est né ce bureau d’étude ? 

Isabelle Le Saux

AREP est une agence pluridisciplinaire créée il y a 20 ans. Elle s’est beaucoup développée à l'international et se compose aujourd’hui de 850 personnes. Il s’agit d’une filiale de la branche SNCF GARES & CONNEXIONS regroupant 6 grands métiers autour de la conception des gares de l’espace public : l'architecture, l'ingénierie, l'urbanisme, la programmation, la conduite d'opération, et le dernier, le nôtre, qu’on peut mettre sous le chapeau du design et qui regroupe des graphistes, des designers produits et des architectes d'intérieurs. A l’origine, notre cœur de métier est la conception de gares mais, dans ce cadre, nous sommes aussi amenés à travailler sur les quartiers autour, les lieux et les mouvements des gens.

Marion Maurice

Aujourd’hui le groupe AREP mène des projets un peu partout dans le monde : la rénovation ou la création de gares en France, en Belgique, au Maroc, en Italie, etc., la création de la Tours des Sports à Doha au Qatar, l’aménagement paysager du domaine forestier de Bouskoura au Maroc, la conception du schéma directeur de la signalétique du plateau de Saclay en Île-de-France…

GDFP

Vous avez récemment inauguré un Designlab, pouvez-vous nous en dire plus ?

ILS

Notre équipe est née d'abord pour apporter une vision des usages et pour répondre à des besoins de graphisme, de design et d'aménagement intérieurs au sein des grands projets. Au bout de plusieurs années d'existence, il nous paraissait essentiel de trouver une structure ou un outil qui nous permette d'aller plus loin dans la compréhension des comportements, dans les innovations, dans les nouveaux usages, et de mieux les identifier. C’est pourquoi on a créé le Designlab en 2016.

C'est un outil à l'échelle d’AREP et de la branche qui comporte des dispositifs très pratiques comme la matériauthèque, un atelier maquette et un espace de coworking qui permet de rassembler les gens. C'est un outil grâce auquel nous développons des recherches plus spécifiques, tout en étant très ouvert sur l'extérieur : nous réalisons des partenariats avec des écoles, avec la Cité du design de Saint-Etienne, avec Saint Martin’s School of Art ou encore avec une matériauthèque à Barcelone. Nous avons le souhait de travailler avec des universitaires en sciences humaines, avec des sociologues, et de nous ouvrir à d'autres compétences que les nôtres afin de mener des projets concrets de recherche.

GDFP

En 2012, l'équipe des designers AREP a repensé et modernisé la charte signalétique des gares SNCF, quelles sont les étapes d’un tel projet ?

ILS

À l'origine, c’est un besoin qui a été identifié à une époque où beaucoup de gares étaient en rénovation. La SNCF avait déjà une signalétique assez forte : ça nous intéressait d'en garder certains signes et de conserver une continuité avec son histoire et sa culture particulières. Pour autant, c’était une signalétique essentiellement tournée vers les trains et pas du tout vers l'ensemble des modes et des services. Pendant longtemps, les gares ont été 100% dédiées au train. Aujourd’hui, elles sont devenues un espace urbain, une plateforme multimodale ouverte qui regroupe une très grande diversité de services, ce qui a beaucoup de conséquences sur l'information. Cela a créé des besoins que l'ancien système ne prenait pas du tout en compte. D’autre part, à cette même période, la question des espaces pour tous et de l’accessibilité a émergé avec des exigences accrues sur une meilleure lisibilité, sur les contrastes, sur la prise en compte de la malvoyance... De l’augmentation du nombre de personnes dans ces espaces, du flux et du nombre de services est née la réflexion autour de la charte signalétique. Une équipe pluridisciplinaire a mené des premières observations et analyses et un certain nombre de recherches ont été effectuées, y compris avec des laboratoires et avec un thésard. 

MM

Nous avons réalisé des tests auprès des usagers, par exemple, en leur demandant de recomposer des familles avec les pictogrammes. C'était intéressant de voir comment les usagers pouvaient reclasser ces pictogrammes en fonction des services. Le projet a été mené en testant les différentes possibilités afin de trouver un système qui fonctionne et qui soit instinctif pour les gens.

 « Une signalétique fonctionne bien si elle vient donner les clés de lecture de l’espace.
Elle tient compte de l’architecture et des aménagements pour orienter les flux et assurer de la fluidité. »
GDFP

A quel moment le travail des graphistes arrive dans le projet ?
Est-ce qu'ils sont là dès le début ? 

MM

Le projet signalétique est suivi de A à Z chez nous par un graphiste ou un designer ; et lorsqu’il est intégré à un plus grand projet d’architecture, nous travaillons en collaboration avec les architectes.

ILS

Cela nécessite un minimum de culture commune et de complémentarité par rapport à son métier de base parce que la signalétique est un sujet qui touche à l'architecture, au graphisme, à l'analyse d'usage, au design, aux sciences humaines…

GDFP

Quelles sont en générale les étapes d’un projet signalétique ?

MM

On opère quasiment toujours de la même façon concernant les étapes d'un projet : il y a toujours un repérage des lieux, une étude des cheminements et une rencontre avec les personnes qui vont utiliser ce lieu pour définir les besoins. Ensuite, on passe en phase de programmation : il s’agit de positionner la bonne information au bon endroit, sans pour autant parler de décor, de composition graphique ou de support. On identifie les messages à diffuser et on travaille sur la terminologie.

ILS

La terminologie spécifique au lieu est un sujet essentiel qui fait partie de l'identité. Nous devons l'aborder dans les débuts du projet car cela demande parfois un temps de maturité important pour choisir les bons mots en lien avec l'identité du lieu, son vécu et son usage. 

MM

Une fois qu'on a défini les messages et qu'on a identifié sur plan les endroits où on souhaitait les implanter, on passe à la conception graphique et à la composition du panneau. On pense alors espace, dimensionnement et accroches. Ensuite, on accompagne les projets signalétiques jusqu'en réalisation : on fait alors une visite avec l'entreprise qui va réaliser les produits de signalétique et on accompagne le bon à tirer jusqu'à la réception sur site. 

« Il faut vraiment intégrer que la signalétique n’est pas un projet d’affiche devant laquelle on s'arrête pour regarder, c’est une information qui doit être repérée
et lue en mouvement. »
GDFP

Selon vous, qu’est-ce qu’une « bonne signalétique » ?

MM

Je pense qu’il faut vraiment intégrer que la signalétique n’est pas un projet d’affiche devant laquelle on s'arrête pour regarder, c’est une information qui doit être repérée et lue en mouvement. On utilise souvent le mot intuitif et c'est vrai que cela s'y rapporte bien.

ILS

Je suis d'accord avec ce que dit Marion. Quand la signalétique accompagne bien l'architecture, les espaces et les lieux, cela aide considérablement à avoir de la fluidité, un usage facilité, une appropriation et un meilleur vécu. Une signalétique fonctionne bien quand elle vient souligner un espace et en donner les clés. Elle tient compte de l’architecture et des aménagements pour orienter les flux et assurer de la fluidité.

Ensuite, il y a aussi un enjeu identitaire et un enjeu esthétique. Ce travail là est fait avec le client pour trouver comment, au travers de la conception, on traduit les valeurs de l'entreprise et du lieu. On doit toujours conjuguer ce travail esthétique et graphique avec le besoin d'être accessible à tous, c’est-à-dire conjuguer une spécificité identitaire avec des codes universels.

GDFP

Avez-vous des références de projets ou de maîtres ?

ILS

Parmi les gens qui ont fixé les bases de la discipline, selon moi, on peut citer Jean Widmer ou Roger Tallon. Roger Tallon a créé tout le système RER, qu’on a remis au goût du jour tout en restant dans la continuité. Jean Widmer a, de son côté, créé des pictogrammes appropriables par tous et passés dans la culture commune. Ils ont tous les deux apporté des méthodes et des références autour du graphisme comme langage universel dans l'espace.

« Je pense que l'usage des portables et le fait d'avoir de l'information tout le temps et partout entrainent une exigence grandissante : les gens veulent savoir et comprendre plus vite qu’auparavant.
Ils anticipent davantage comme si le mouvement devait être permanent. »
GDFP

Avez-vous constaté des évolutions intéressantes dans ces secteurs ? Des tendances ? 

ILS

En termes de tendances, je pense, d’une part, qu’avec la saturation de l'information, les pictogrammes ont pris beaucoup d'importance dans la signalétique et se sont beaucoup généralisés. Les gens voyagent de plus en plus et les pictogrammes permettent de passer au travers de la barrière des langues. Les applications ont également beaucoup amené leur usage et celle des images.

D’autre part, je pense que l'usage des portables et le fait d'avoir de l'information tout le temps et partout entrainent une exigence grandissante : les gens veulent savoir et comprendre plus vite qu’auparavant. Ils anticipent davantage comme si le mouvement devait être permanent.

Il y a aussi une tendance à dire que les gens sont de plus en plus dans leur bulle. Nous sommes un peu obligés de forcer le trait mais c'est aussi vrai en architecture. Cela nous force à faire émerger les choses essentielles, à scénographier davantage. En ce sens, la signalétique est un outil qui souligne et qui participe de l'architecture.

MM

C'est là qu'on conjugue encore entre le fait de donner l'information en amont et le fait de ne pas saturer d'informations. C'est un jeu entre les deux. La scénographie aide beaucoup à cela. On sait que si on met bien en lumière et qu’on identifie bien un espace qui est au loin, alors on n’a pas besoin de mettre 3 panneaux devant pour l'indiquer.

ILS

C'est aussi pour cela qu’il est intéressant que la personne qui s'occupe de la signalétique intervienne très tôt dans un projet d'architecture, parce que cela force à réfléchir par l'usage : ainsi, des oublis ou des légers dysfonctionnements peuvent être mis en évidence et corrigés très tôt dans les projets. Pour nous, cette étape d'analyse de l'architecture est la base.

On aide les architectes à réfléchir à l’usage et à la scénographie et on réfléchit en termes d’économie de signes. En fait, quelqu'un qui fait de la signalétique réfléchit à en faire le moins possible. On l'a beaucoup vu dans les tests, quand les gens ont capté une composition de panneau, elle devient comme une image. Par la suite, on revoit l'image mais on n’a pas besoin de relire, elle devient un signe qui accompagne. Il faut être régulier dans la symétrie, dans les formats, dans la mise en scène et dans la composition des panneaux. Dès qu'on change des paramètres, il est nécessaire de se réadapter. 

« La signalétique nécessite un esprit de synthèse : on dit souvent qu’il faut simplifier le complexe. »
GDFP

La signalétique est ainsi une pratique transdisciplinaire, les graphistes qui travaillent dans ce domaine ont-ils des compétences et savoir-faire spécifiques ? A quelles autres compétences faites-vous appel ?

ILS

La signalétique nécessite un esprit de synthèse : on dit souvent qu’il faut simplifier le complexe. Aussi le travail de signalétique comporte une part importante de compréhension et d'analyse des espaces. C'est une des particularités des graphistes qui font de la signalétique : ils sont obligés d'avoir une vraie culture de l'espace car leur travail ne repose pas juste sur de la 2D.

MM

Cette pluridisciplinarité implique des compétences spécifiques. On n’apprend pas forcément à l’école de savoir lire l’espace à partir d’un plan et de le relier à des coupes. Cela s'apprend et c'est nécessaire pour faire un travail de signalétique. De plus, ici, quand on pense graphisme et composition, on pense souvent support, matière, produit, etc. Il y a beaucoup d’infos qu'il faut connaître en ce qui concerne les matériaux qu'on utilise pour pouvoir faire un projet signalétique. 

GDFP

AREP designlab participe à la première édition du Graphic Design Festival,
qu’allez-vous y présenter ?

ILS

Une partie de l'exposition illustre notre première étape de travail qui est d'analyser les lieux, les comportements, les gens et les profils. On présente deux points de vue, un objectif et un subjectif. On est obligé de regarder, d’une part, comment un espace vit par rapport au flux de personnes, c'est-à-dire d’observer la quantité de gens et comment ils circulent. D’autre part, on doit aussi tenir compte des besoins des usagers dans des temps de vie différents, c'est-à-dire prendre en compte une personne en situation de handicap, un homme pressé, un enfant, un adolescent qui court, une mère de famille…

MM

On a eu envie de parler des flux en vidéo, en images animées et avec du son pour faire quelque chose d'immersif, parce que la base de notre travail est de regarder comment les gens se déplacent dans des environnements saturés et prennent l'information.

Ensuite, l’idée était de parler des signes graphiques, de la typographie, de l'analyse chromatique, etc., des différents projets que l’on peut rencontrer. On montre également la spatialisation de l'information, à travers notamment le projet de signalétique en gare de Saint-Lazare. On propose, enfin, des expériences de perception visuelle.

ILS

On voudrait pouvoir montrer au public ce que cela peut donner quand on est daltonien, myope, avec un champ de vision rétréci, etc., au moyen de lentilles. En termes d’accessibilité, on doit aussi tenir compte de toutes ces choses-là dans notre travail.

MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS
107 rue de Rivoli – 75001 Paris  Métro Palais Royal

VERNISSAGE PUBLIC
Lundi 23 janvier : 19h30 – 21h

EXPOSITIONS
Du 24 janvier au 5 février : 11h – 18h
Fermé le lundi 30 janvier

NOCTURNES
Les jeudis 26 janvier et 2 février : 11h – 21h

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